Alexis Clairaut (1713-1765)

Chronologie de la vie de Clairaut (1713-1765)


21 décembre 1736 (1) : Öswer Torneå :
Nous nous disposâmes le vendredi à aller commencer notre mesure par le signal septentrional. Comme il était tombé beaucoup de neige, on prépara huit machines pour frayer les chemins aux mesureurs : c'était de gros morceaux de bois liés ensemble, et disposés en triangle, qu'un cheval traînait par l'angle le plus aigu, pendant que les deux côtés qui allaient en s'élargissant, rangeaient la neige de côté et d'autre. Ces machines dont chacune était si pesante, qu'à peine un cheval pouvait la traîner, n'enfonçaient cependant pas assez dans la neige, et n'eurent pas tout l'effet que nos paysans nous avaient fait espérer, et nous ne nous en servîmes que ce premier jour.

Dès que nous fûmes arrivés vers les 10 à 11 heures, à l'extrémité septentrionale de notre base, nous prîmes ensemble les mesures, pour commencer exactement du centre du signal, et pour descendre du terrain sur la glace, à la distance de quelques toises du signal : nous nous partageâmes ensuite en deux bandes, dont chacune était de quatre mesureurs. Nous avions chacun un crayon ; quelques-uns se servaient de papier pour marquer ; d'autres pendaient à leur col un morceau de planche, sur lequel ils faisaient, un trait de crayon, toutes les fois qu'ils posaient leur perche. Nous ne confiâmes ces perches à aucun paysan ni même à nos domestiques ; ils soutenaient seulement les perches par un des bouts pour nous aider à les porter ; mais c'était toujours un de nous, qui portait le dernier bout, et qui avait soin de faire toucher exactement le clou qui le terminait au clou qui était au bout de la perche précédente. Nous avions eu soin de coter nos perches, afin qu'on les portât toujours dans le même ordre. Nous avions déjà mesuré 700 toises à deux heures et demie, et comme il se faisait nuit, nous retournâmes chez M. Brunius. Le temps fut très froid ce jour-là ; le thermomètre était à 18 degrés au-dessus de 0. Pendant que nous étions sur la base, M. Le Monnier buvant de l'eau-de-vie, sa langue se colla à la tasse d'argent, de façon que la peau y demeura (Outhier 44, pp. 138-139).

Il y a un exemplaire de La Figure de la terre déterminée par les observations de MM. Maupertuis, Clairaut, Camus, Le Monnier et l'abbé Outhier, accompagnés de M. Celsius, Paris, 1738, annoté par Le Monnier, notamment p. 163 (BOP ?) (Nordmann 66).

D'Alembert, dans l'article « Glacé » de l'Encyclopédie, se souviendra de la langue collée :
Zone glacée ou froide ; c'est le nom qu'on a donné à deux parties de la terre, l'une méridionale, l'autre septentrionale, dont les pôles occupent le milieu, et qui s'étendent de là à vingt-trois degrés et demi environ de part et d'autre. M. de Maupertuis, dans son Discours sur la figure de la Terre, nous a donné une idée du froid qu'on éprouve dans ces zones ; l'ayant éprouvé lui-même pendant l'hiver de 1736 à 1737, qu'il passa à Torneo en Laponie, sous le cercle polaire, avec MM. Clairaut, Camus, le Monnier, etc. Dès le 19 septembre, on vit de la glace, et de la neige le 21 ; plusieurs endroits du grand fleuve qui passe à Torneo, étaient déjà glacés: le premier novembre, il commença à geler très fort ; et dès le lendemain tout le grand fleuve fut pris, et la neige vint bientôt couvrir la glace.
Pendant une opération qui fut faite sur la glace le 21 décembre, le froid fut si grand que les doigts gelèrent à plusieurs de ceux qui la faisaient ; la langue et les lèvres se collaient et se gelaient contre la tasse, lorsqu'on voulait boire de l'eau-de-vie, qui était la seule liqueur qu'on pût conserver assez liquide pour la boire, et ne s'en arrachaient que sanglantes. Si on creusait des puits profonds dans la glace pour avoir de l'eau, ces puits étaient presque aussitôt refermés ; et l'eau pouvait à peine parvenir liquide jusqu'à la bouche.
Les maisons basses de Torneo se trouvaient enfoncées jusqu'au toit dans les neiges ; et ces neiges toujours tombantes ou prêtes à tomber, ne permettaient guère au Soleil de se faire voir pendant quelques moments à l'horizon vers le midi. Le froid fut si grand dans le mois de janvier, que des thermomètres de mercure, ces thermomètres qu'on fut surpris de voir descendre en 1709 à Paris à quatorze degrés au-dessous de la congélation, descendirent alors à trente-sept degrés ; ceux d'esprit-de-vin gelèrent. Lorsqu'on ouvrait la porte d'une chambre chaude, l'air de dehors convertissait sur le champ en neige la vapeur qui s'y trouvait, et en formait de gros tourbillons blancs : lorsqu'on sortait, l'air semblait déchirer la poitrine ; les habitants d'un pays si dur y perdent quelquefois le bras ou la jambe (Alembert 57b).

Le grand froid de l'expédition en Lapoine est également évoqué dans l'article « Jéniseskoi » de l'Encyclopédie (Pierre Crépel, CP, 15 décembre 2012).

Clairaut n'a pas eu si froid que ça (cf. 23 janvier 1761 (1)).
Abréviations
  • BOP : Bibliothèque de l'Observatoire de Paris, Paris.
  • CP : Communication personnelle.
Références
  • Alembert (Jean Le Rond, dit d'), « Glace », Encyclopédie, ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, D. Diderot, J. Le Rond d'Alembert, éds, 28 vol., 1751-1772, vol. 7, 1757, pp. 687-116 [Télécharger].
  • Nordmann (Claude J.), « L'expédition de Maupertuis et Celsius en Laponie », Cahiers d'histoire mondiale, 10 (1966) 74-97 [[? janvier 1735]] [[? août 1735]] [Plus].
  • Outhier (Réginald), Journal d'un voyage au Nord en 1736 et 1737, Paris, 1744 [Maupertuis] [3 septembre 1735 (1)] [Plus].
Courcelle (Olivier), « 21 décembre 1736 (1) : Öswer Torneå », Chronologie de la vie de Clairaut (1713-1765) [En ligne], http://www.clairaut.com/n21decembre1736po1pf.html [Notice publiée le 1 juin 2008, mise à jour le 17 décembre 2012].