Alexis Clairaut (1713-1765)

Chronologie de la vie de Clairaut (1713-1765)


26 avril 1741 (1) : Clairaut rapporteur :
M[essieu]rs Pitot et Clairaut lisent le rapport suivant de memoire de M[onsieu]r de Voltaire sur les forces vives.

Nous avons éxaminé par ordre de l'Academie un memoire de M[onsieu]r de Voltaire, intitulé : Doutes sur la mesure des forces motrices, et sur leur nature.

Ce memoire contient deux parties : La premiere est une exposition abregée des principales raisons qui ont été données pour prouver que les forces des corps en mouvement, sont comme leurs quantités de mouvement, c'est à dire comme les masses multipliées par les simples vitesses, et non par les quarrés, comme le pretendent ceux qui reçoivent la théorie des forces vives. Les raisons que M[onsieu]r de Voltaire rapporte ne sont pas avancées comme des demonstrations, ce sont simplement des doutes qu'il propose, mais les doutes d'un homme eclairé, qui ressemblent beaucoup à une decision.

Nous n'entrerons point dans l'examen de cette premiere partie, parce que l'auteur ne paroit y avoir eu en vuë que de rendre les plus fortes raisons qui ont été données contre les forces vives, d'une maniere assés claire et assés abregée pour que les lecteurs peussent se les rappeller promptement.

Dans la seconde partie M[onsieu]r de Voltaire considere la nature de la force. Comme il a conclu que la force motrice n'est autre chose que le produit de la masse par la simple vitesse, il n'admet point de la distinction entre les forces mortes et les forces vives. Lorsque l'on dit que la force d'un corps en mouvement differe infiniment de celle du corps en repos, c'est suivant lui, comme si l'on disoit qu'un liquide est infiniment plus liquide quand il coule, que quant il ne coule pas.

Il dit ensuite que si la force n'est autre chose que le produite de la masse par la vitesse, elle n'est précisement que le corps lui même agissant ou prêt à agir, et il rejette ainsi l'opinion des philosophes qui ont cru que la force étoit un être à part, une substance qui anime les corps et qui en est distinguée, que la force residoit dans les êtres simples appellés monades etc.

M[onsieu]r de Voltaire remarquant comme plusieurs l'on deja fait que la quantité de mouvement augmente dans plusieurs cas, et étant toûjours convaincu que la force n'est autre chose que la quantité de mouvement, il demande si les philosophes qui ont soutenu que la conservation d'une même quantité de force dans la nature, ont plus de raison que ceux que ceux qui voudroient la conservation d'une même quantité d'espèces, d'individus, de figures etc.

Il demande ensuite si de ce qu'un corps élastique qui en choque un plus grand, lui communique plus de quantité de mouvement, et par consequent selon lui plus de force qu'il n'en avoit, il ne s'ensuit pas évidemment que les coprs ne communiquent point de force, en sorte que la masse et le mouvement ne suffisent pas pour la communication du mouvement, il faut encore l'inertie sans laquelle la matiere ne resisteroit pas, et sans laquelle il n'y auroit nulle action.

M[onsieu]r de Voltaire croit encore que l'inertie, la masse et le mouvement ne suffisent pas, il pense qu'il faut un principe qui tienne tous les corps de la nature en mouvement, et leur communique incessamment une force agissante, ou prête d'agir, et ce principe doit être, selon lui, la gravitation, soit qu'elle ait une cause mécanique, soit qu'elle n'en ait pas.

La gravitation, continue t'il, ne peut pas non plus satisfaire à tous les effets de la nature, elle est très loin d'expliquer la force des corps organisés, il leur faut encore un principe interne comme celui du ressort.

M[onsieu]r de Voltaire termine son memoire, en disant que puisque la force active du ressort produit les mêmes effets que toute force quelconque, on en peut conclure que la nature qui va souvent à differents buts par la même voye, va aussi au même but par differents chemins ; et qu'ainsi la veritable physique consiste à tenir le registre des operations de la nature, avant que de vouloir tout asservir à une loy générale.

De toutes les questions difficiles à approfondir que renferme les deux parties de son memoire, il paroît que M[onsieu]r de Voltaire est au fait de ce qui a été donné en physique, et qu'il a lui même beaucoup medité sur cette sciences (PV 1741, pp. 124-126).

Gallica

Une copie de ce rapport était conservée dans la collection de A. K. Totton, héritée de Jurin (D 2433).

Pitot et Clairaut avaient été nommés rapporteur le 15 avril (cf. 15 avril 1741 (1)).

Dortous de Mairan signe un certificat le 27 avril (cf. 27 avril 1741 (1)).

Le rapport a été publié, sous une forme très abrégée et avec la signature de Mairan jointe à celle des rapporteurs, à la suite du Mémoire de Voltaire (Voltaire 41).

C'est également au cours cette séance que Nicole présente la lettre de la marquise du Châtelet à Dortous de Mairan (PV 1741, p. 123).

Clairaut écrit probablement à Voltaire à propos du rapport (cf. [? mai 1741]).

Voltaire fait part de son sentiment sur le rapport de Clairaut à Maupertuis (cf. 28 mai 1741 (1)).

Il projette d'écrire à Clairaut mais y renonce (cf. 1 juillet 1741 (2)).

Clairaut aurait détourné Voltaire des sciences :
Après avoir donné quelques années à la physique, Voltaire consulta sur ses progrès Clairaut, qui eut la franchise de lui répondre qu'avec un travail opiniâtre il ne parviendrait qu'à devenir un savant médiocre, et qu'il perdrait inutilement pour sa gloire un temps dont il devait compte à la poésie et à la philosophie. Voltaire l'entendit, et céda au goût naturel qui, sans cesse, le ramenait vers les lettres, et au vœu de ses amis qui ne pouvaient le suivre dans sa nouvelle carrière (Condorcet 47-49, vol. 1, p. 43).
Ce n'est pas lui qui eût donné, comme Clairaut, le conseil au poète de se borner à être poète (Desnoiresterres 67-76, vol. 4, p. 331).
Bientôt même [Voltaire] renonça complètement aux études de physique. On dit que Clairaut fut pour beaucoup dans cette résolution. « Laissez les sciences, lui disait-il, à ceux qui ne peuvent pas être poète. » [...] Il est certain que Clairaut a émis une opinion tout à fait défavorable au sujet des aptitudes scientifiques de Voltaire. Clairaut avait le droit d'en parler, car il avait été le professeur assidu du cénacle de Cirey [!]. Il prétend que, pendant cette période d'enseignement, il n'a jamais pu faire prendre à Voltaire l'habitude de se fier aux formules mathématiques et de s'abandonner au courant d'un calcul analytique. Voltaire voulait tout d'abord sauter à pieds joints jusqu'aux résultats ; il espérait supprimer par intuition toutes les difficultés intermédiaires, et il n'arrivait ainsi le plus souvent qu'à des conclusions fausses. Madame du Châtelet, au contraire, moins impatiente et moins légère, était réellement devenue entre les mains de Clairaut, et selon le témoignage de son maître, une mathématicienne de premier ordre (Saigey 73, pp. 70-71) (Charles Wirz, CP, 21 février 1999).
Voltaire, qui, comme on sait, avait la manie de se distinguer dans toutes les branches de la connaissance humaine, lui ayant demandé s'il le croyait capable de devenir un physicien distingué. « Occupez-vous spécialement de littérature, lui répondit [Clairaut], car si j'en dois juger par vos essais en physique, vous ne serez jamais qu'un savant médiocre. » (Teyssèdre 34).
[Clairaut] fit à Cirey plusieurs séjours [!] ; et c'est en faisant y faisant allusion qu'il confiait un jour à l'un de ses amis parisiens : « J'avais là deux élèves de valeur très inégale, l'une tout à fait remarquable, tandis que je n'ai pu faire entendre à l'autre ce que sont les mathématiques » (Brunet 52, p. 14).
Abréviations
  • CP : Communication personnelle.
  • PV : Procès-Verbaux, Archives de l'Académie des sciences, Paris.
Références
  • Brunet (Pierre), La vie et l'œuvre de Clairaut (1713-1765), Paris, 1952 [18 avril 1736 (2)] [Plus].
  • Condorcet (Jean-Antoine-Nicolas de Caritat, marquis de), Œuvres de Condorcet, éd. F. Arago et A. Condorcet O'Connor, vol. 12, Paris, 1847-1849 [[? mai 1741]].
  • Desnoiresterres (Gustave), Voltaire et la société française au XVIIIe siècle, 8 vol., Paris, 1867-1876 [24 mars [1739]].
  • Saigey (Émile), Les sciences au XVIIIe siècle : la physique de Voltaire, Paris, 1873.
  • Teyssèdre (), « Clairault », Dictionnaire de la conversation et de la lecture, W. Duckett éd., vol. 14, Paris, 1834, pp. 430-431.
  • Voltaire (François Marie Arouet, dit), « Doutes sur la mesure des forces motrices, et sur leur nature », Nouvelle Bibliothèque, ou histoire littéraire des principaux écrits qui se publient, (juin 1741) 219-235 [Télécharger].
  • Voltaire (François Marie Arouet, dit), The Complete Works of Voltaire, 13? vol., Th. Besterman et al. Eds, Genève-Oxford, 1968- [Chronologie SA] [(1 juillet) 20 juin [1731]] [Plus].
Courcelle (Olivier), « 26 avril 1741 (1) : Clairaut rapporteur », Chronologie de la vie de Clairaut (1713-1765) [En ligne], http://www.clairaut.com/n26avril1741po1pf.html [Notice publiée le 14 juillet 2007].