Alexis Clairaut (1713-1765)

Chronologie de la vie de Clairaut (1713-1765)


27 novembre 1762 (1) : Clairaut rapporteur :
MM. Clairaut, Le Monnier et Bezout ont fait le rapport suivant de la nouvelle barre de gouvernaïl de M. Digard.

Nous distinguerons deux parties dans le mémoire de M. Digard : l'une est employée à discuter quel est l'angle le plus avantageux que le gouvernaïl doit faire avec la quille pour donner au navire le mouvement de rotation le plus prompt. La seconde est destinée à l'exposition du changement que M. Digard propose de faire au gouvernaïl.

Nous ne pouvons [autoriser?] la vérité de quelques propositions que M. Digard avance dans la premiere partie. 1°. Nous ne pensons point que si le gouvernaïl etoit perpendicualire à la quille, le vaisseau marchant suivant la direction de la quille, ne pourroit tendre qu'a reculer. 2°. Nous sommes persuadés avec M. Digard que dès qu'on augmentera ou qu'on diminuera l'angle le plus avantageux, on diminuer l'effet du gouvernaïl sur le vaisseau ; mais nous ne pensons pas avec lui qu'en augmentant cet angle, on ne puisse augmenter l'effort de l'eau sur le gouvernaïl ; ces deux propositions ne sont pas les mêmes. 3°. Pour avoir le moment de rotation que l'effort perpendiculaire de l'eau sur le gouvernaïl tend à imprimer au navire, M. Digard décompose cet effort en deux autres, l'un perpendiculaire à la quille, l'autre parallele et neglige ce dernier. Nous ne blamons point cette omission, mais seulement le motif : on peut négliger ce dernier effort non parce qu'il ne tend qu'a faire reculer le vaisseau, mais parce que le moment qui en resulteroit est très petit à l'égard de celui que donne le second effort. 4°. Pour determiner le maximum du moment de l'impulsion de l'eau sur le gouvernaïl, dans la supposition que l'eau tombre sur le gouvernaïl suivant des directions paralleles à la quille, M. Digard suppose que la question se réduit à partager l'angle droit en deux angles dont les tangentes soient dans le rapport de deux à un. La question se réduit à cela en effet ; nous n'insisterons pas sur ce que cette propriété se trouvant dans les ouvrages de MM. MacLaurin et Bouguer, il auroit peut être convenu de citer ces deux autheurs ; mais nous ne pouvons regard[er] comme éxecut[é]e la démonstration qu'en donne M. Digard. Il nous semble qu'il ne fait pas voir comment au lieu du produit du quarré du sinus de l'angle cherché multiplié par son cosinus, on peut substitüer dans cette question le produit du quarré de la tangente par la cotangente. Il est vrai que M. Digard semble en donner pour raison que les racines des quantités ont un rapport constant avec les quantités mêmes, mais cette proposition n'est pas vraïe. 5°. Nous ne pouvons admettre ce raisonement de M. Digard : il est visible que les racines ayant un rapport constant avec leurs quarrés, le plus grand produit des racines sera la racine du plus grand produit des quarrés. 6°. M. Digard, partant de la solution que MM. Hughens, Bernouilly, etc on donné du problème de l'angle plus avantageux du gouvernaïl avec la quille, traitte d'absurdité la supposition qu'ils ont faites que l'eau tomboit sur le gouvernaïl suivant des directions paralleles à la quille ; mais sans insister sur le peu d'égard que M. Digard témoigne pour des sçavants qui ont si bien mérité dans cette partie, nous disons qu'il auroit pû se convaincre par la lecture de l'ouvrage de M. Bernouilly, que ce sçavant géomètre n'ignoroit point quels changements de direction l'eau prend à la rencontre et à la cessation de l'obstacle et que sans doute ces subtiles geomètres n'ont donné cette solution que comme une limite. 7°. Nous pensons avec M. Digard que si l'on a égard à la figure de la carene, l'angle le plus avantageux sera diférent pour chaque vaisseau et que les diférences dans la construction étant assez petites, il en résultera de même peu de diférence pour cet angle. Ainsi nous croyons que M. Digard a trouvé comme il le dit, quarant huit degrez pour cet angle, quoique M. Bouguer n'en ait trouvé que quarante six deux tiers ; mais les difficultés que nous avons faites ci dessus, sur la demonstration de la proposition que M. Digard employe pour trouver l'angle le plus avantageux, lorsque l'eau est supposé frapper le gouvernaïl parallelement à la quille, tombent aussi sur la demonstration qu'il employe dans ce dernier cas. Nous ne suivront pas plus loin cet éxamen de la premiere partie du mémoire de M. Digard dans lequel il y auroit encore plusieurs autres choses à observer.

Il paroit constant que l'angle le plus avantageux doit être plus grand que trente deg're qui est le plus grand que la barre atcüele du gouvernaïl puisse faire avec la quille ; mais il faut cependant observer que cela n'a lieu généralement que dans le cas où le vaisseau suit la direction de sa quille ou n'a que peu de dérive ; si, comme il arrive souvent, le vaisseau a une derive sensible, l'angle de trente degrés pourra se trouver être le meilleur et quelquefois plus grand qu'il ne faudra, ainsi, dans ces cas qui sont fréquents, il ne conviendroit plus d'augmenter l'angle du gouvernaïl.

La necessité d'augmenter ces angles est donc souvent renfermée dans une étendüe depuis 0° jusqu'a trente trois ou trente quatre degrés. D'autre foi l'augmentation nécessaire passera ce que peut faire le gouvernaïl de M. Digard. D'ailleurs, les cas où la dérive est moindre, n'exigent pas tous cet angle le plus avantageux. Les manœuvres ordinaires n'en ont aucunement besoin et d'autant moins qu'on ne peut augmenter l'impulsion sur le gouvernaïl sans suivre sensiblement à la promptitude du sillage, ainsi que M. Bouguer l'a fait voir dans sa manœuvre des vaisseaux. Il faut donc réduire l'usage de ce que propose M. Digard, aux cas qui éxigent la plus grande célérité, comme sont certaine évolutions dans les combats et ce qui importe encore plus la proximité des côtes ou des écüeils. Voyons maintenant ce que M. Digard propose à ce sujet.

Cela se réduit à briser la barre du gouvernaïl en deux parties, dont la plus proche de l'etambot, fait environ le quart de la seconde. Ces deux parties seront assemblées par un tenon et une mortaise circulaire qui leur laissent la liberté du mouvement et unies par un fort goujeon de fer qui passe par le centre commun des [arets?] qui les terminent.

Sur chacune de ces deux pieces à des distances égales du centre, il y aura de part et d'autre un fort piton de fer qui retiendra l'extrêmité crochue d'une barre de même métal. Ces deux barres droites que M. Digard, nomme les accores, serviront à retenir la barre du gouvernaïl en ligne droite pour le servir dans le cas ordinaire.

À deux pieds et demi du centre de mouvement de la barre, tant sur le vaisseau que sur la plus petite partie de la barre, et dans le même plan horizontal, seront quatre forts pitons destinés à recevoir deux barres de fer que M. Digard appelle tenons et dont l'usage sera de retenir l'arriere barre dans sa position pendant qu'on portera l'avant barre vers un bord ou vers l'autre. Ces tenons seront fixés par un bout au vaisseau.

Pour contenir l'avant barre dans la situation qu'on voudra lui donner à l'égard de l'arriere barre, après avoir ôté les accores on assujetira l'une à l'autre par une barre de fer angulaire que M. Digard nomme allonge et par une barre droite qu'il nomme retraite et qui entreront dans les mêmes pitons destinés à recevoir les accores.

Il est constant qu'en brisant la barre, on peut augmenter l'angle du gouvernaïl ; mais cette augmentation n'etant nécessaire que dans les cas où il s'agit de procurer la rotation la plus prompte, nous ne croyons pas que les moyens que propose M. Digard, doivent faire embrasser cet expédient pour ces cas. Si d'un côté un plus grand angle est favorable à la rapidité du mouvement de rotation, il faut observer aussi que dans les cas où cette rapidité est nécessaire, il est encore plus important de la faire naitre dans l'instant.

Les preparatifs qui doivent precéder le jeu du gouvernaïl dans cette nouvelle construction peuvent souvent faire manquer cet instant.

En vain M. Digard, dit il, qu'ils seront moins longs à éxécuter qu'à commander : nous ne sommes point du tout de cet avis.

M. Digard a prévu qu'on lui objecteroit que cette construction éxigeroit plus d'hommes que la construction ordinaire ; elle éxige six hommes et l'ancienne que deux. À cela M. Digard répond qu'il y a dans le vaisseau assez de gens désœuvré ; mais il faut faire attention qu'il ne convient pas d'employer à cette manœuvre toutes sortes de gens indistinctement ; plus elle est assujettie au moment et plus elle demande de gens à qui elle soit familiere.

En un mot, s'il est avantageux d'augmenter l'angle du gouvernaïl, il ne l'est pas moins de conserver à la barre la plus grande simplicité. Plus il y aura de pieces, plus on aura à redouter quelque rupture ; et plus la manœuvre sera lente ; toutes choses d'ailleurs égales.

De tout ce que nous venons d'exposer, nous concluons que l'Académie ne peut approuver ni le mémoire de M. Digard, ni le projet qu'il renferme (PV 1762, ff. 285v-290v).

Gallica

Clairaut, Le Monnier et Bézout avaient été nommés rapporteurs le 20 novembre (cf. 20 novembre 1762 (1)).

Clairaut est aussi censeur de Digard (cf. 28 octobre 1762 (1)).
Abréviation
  • PV : Procès-Verbaux, Archives de l'Académie des sciences, Paris.
Courcelle (Olivier), « 27 novembre 1762 (1) : Clairaut rapporteur », Chronologie de la vie de Clairaut (1713-1765) [En ligne], http://www.clairaut.com/n27novembre1762po1pf.html [Notice publiée le 13 décembre 2012].